De la Bibliothèque de la Sorbonne à la bibliothèque moderne de Stuttgart, son travail met en valeur les lignes, les perspectives, les matériaux et l’atmosphère propre à chaque lieu. Dans cette interview, Thibaud Poirier revient sur la naissance de son projet, son parcours et sa méthode de prise de vue en photographie d’architecture.

Peux-tu nous présenter ton projet consacré aux bibliothèques ?
Nous avons tous des histoires préférées qui nous accompagnent pendant une partie de notre vie. Pourtant, nous nous intéressons moins souvent à l’histoire des bâtiments qui conservent ces livres.
Enfant, je n’étais pas un grand lecteur. Je préférais le cinéma et la photographie aux longues pages de texte. Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai découvert le plaisir de la lecture et que j’ai commencé à redécouvrir les bibliothèques.
Plusieurs de mes amis avaient étudié dans de grandes bibliothèques parisiennes, comme Sainte-Geneviève ou la Sorbonne. Ce n’était pas mon cas. Cette série photographique m’a donc permis de m’approprier ces lieux et de créer ma propre relation avec eux.
Pourquoi les bibliothèques sont-elles des sujets photographiques particuliers ?
Passer du temps dans une grande bibliothèque représente toujours une expérience particulière. Ces établissements partagent une même mission : transmettre les connaissances d’une génération à l’autre.
Cependant, chaque bibliothèque possède une identité architecturale unique. Son style reflète une époque, un contexte culturel, des techniques de construction et la vision de son architecte.
La disposition des tables, la hauteur des rayonnages, les matériaux et la lumière influencent également la manière dont les visiteurs perçoivent le lieu. Ainsi, deux bibliothèques peuvent remplir la même fonction tout en procurant des sensations très différentes.

Comment retranscrire l’atmosphère d’une bibliothèque en photographie ?
Bien que les bibliothèques diffèrent sur le plan visuel, elles partagent certaines sensations. On retrouve notamment l’odeur des pages anciennes, l’air parfois poussiéreux, le silence et une acoustique très particulière.
La lumière joue aussi un rôle essentiel. Les architectes l’utilisent pour révéler les volumes, accompagner la lecture et organiser les différentes zones du bâtiment.
En tant que photographe, j’observe la direction de cette lumière, son intensité et ses interactions avec les matériaux. Une lumière naturelle traversant des volets en bois ne produit pas la même atmosphère qu’un éclairage uniforme dans une bibliothèque contemporaine.
Mon objectif consiste donc à traduire visuellement ces sensations. Je recherche un cadrage qui montre la grandeur du lieu tout en conservant les détails qui le rendent unique.

Que cachent les grandes salles de lecture ?
Les salles principales ne représentent qu’une partie de la richesse d’une bibliothèque. Derrière les espaces accessibles au public se trouvent souvent des magasins de stockage, des passages entre les rayonnages ou de petits salons réservés aux ouvrages rares.
Ces zones apparaissent peu dans ma série. Pourtant, elles participent pleinement à l’histoire et à l’organisation du bâtiment.
Photographier seul dans ces bibliothèques constitue donc à la fois un honneur et une expérience mystérieuse. Les livres racontent certaines histoires, tandis que les espaces, les matériaux et l’architecture en racontent d’autres.
Une bibliothèque historique produit-elle la même expérience qu’un bâtiment moderne ?
Non, l’expérience change complètement selon le lieu. Lire dans une bibliothèque royale portugaise du XVIe siècle, éclairée par une lumière naturelle traversant des volets en bois, diffère profondément d’une visite dans la bibliothèque contemporaine de Stuttgart.
Dans un bâtiment historique, les boiseries, les décors et les volumes transmettent le poids du temps. À l’inverse, une architecture moderne peut privilégier les lignes géométriques, les surfaces claires et une organisation plus minimaliste.
Mon processus photographique reste méthodique dans les deux situations. Néanmoins, chaque lieu impose une expérience et une composition différentes.

Quelle bibliothèque a lancé cette série photographique ?
La première photographie de la série a été réalisée à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. À mes yeux, elle possède l’une des plus belles salles de lecture de Paris.
Le mélange de pierre, de fonte et de bois lui confère un caractère à la fois noble et industriel. Cette association représente parfaitement les innovations architecturales du milieu du XIXe siècle.
Cependant, obtenir une photographie satisfaisante ne fut pas immédiat. Après deux tentatives infructueuses pendant des journées portes ouvertes, j’ai compris que le projet demanderait davantage de préparation que mes séries précédentes.
Comment prépares-tu une prise de vue dans une bibliothèque ?
La première étape consiste à obtenir les autorisations nécessaires. Certaines salles restent fermées au public ou ne sont accessibles que pendant des créneaux très précis.
Ensuite, j’étudie l’orientation du bâtiment et les conditions lumineuses. Je cherche le moment où la lumière révèle au mieux les volumes sans créer de contraste impossible à maîtriser.
Cette préparation m’a permis d’accéder à des points de vue habituellement interdits au public. Ce fut notamment le cas au premier niveau de Sainte-Geneviève ou à Trinity College.
Depuis ces emplacements, je peux photographier toute la salle de lecture sans perdre la symétrie ni l’organisation générale du lieu.

Que ressens-tu au moment de déclencher ?
Lorsque l’obturateur se déclenche, je ressens souvent un mélange de sérénité et de satisfaction. La préparation peut demander beaucoup de temps, tandis que la prise de vue elle-même ne dure parfois que quelques instants.
À ce moment précis, je sais que l’image racontera sa propre histoire. Elle ne montrera pas uniquement des livres ou une architecture. Elle transmettra aussi l’atmosphère du lieu et la façon dont je l’ai personnellement perçu.
Quel matériel utilisais-tu pour photographier les bibliothèques ?
Au moment de cette interview, j’utilisais un Sony Alpha 7R IV associé à des objectifs Canon TS-E de 17 mm, 24 mm et 50 mm.
Ces objectifs à décentrement jouent un rôle essentiel en photographie d’architecture. Ils permettent de contrôler la perspective et de redresser les lignes verticales sans incliner excessivement l’appareil.
Pour stabiliser l’ensemble, j’utilisais également un trépied Manfrotto 055 en carbone et une rotule micrométrique. Cette configuration facilite les ajustements précis du cadrage.
- Sony Alpha 7R IV ;
- objectif Canon TS-E 17 mm ;
- objectif Canon TS-E 24 mm ;
- objectif Canon TS-E 50 mm ;
- trépied Manfrotto 055 en carbone ;
- rotule micrométrique pour ajuster précisément le cadrage.

Pourquoi utiliser un objectif à décentrement en photographie d’architecture ?
Lorsqu’un photographe incline son appareil vers le haut, les lignes verticales semblent converger. Les murs donnent alors l’impression de se rapprocher au sommet de l’image.
Un objectif à décentrement permet de déplacer l’axe optique sans incliner fortement le boîtier. Ainsi, les colonnes, les étagères et les murs restent droits dans l’image.
Cet outil facilite également la création de panoramas. Le photographe peut déplacer l’objectif entre plusieurs prises de vue tout en conservant l’appareil au même endroit.
Toutefois, le matériel ne remplace pas la préparation. Il faut toujours vérifier la hauteur du trépied, le niveau du boîtier, la symétrie et la position de chaque ligne dans le cadre.
Comment es-tu arrivé à la photographie ?
La photographie est entrée dans ma vie pendant une période de transition professionnelle. Je souhaitais donner une dimension plus artistique à mon quotidien.
J’ai commencé à prendre des images avec mon téléphone, à les retoucher avec différentes applications puis à les publier sur Instagram. J’y ai rapidement pris goût.
Ensuite, j’ai consacré davantage de temps à l’apprentissage de la technique et je me suis progressivement équipé de matériel plus professionnel.
Mon intérêt pour l’architecture existait déjà depuis l’adolescence. Après des études d’ingénieur et deux années passées dans le conseil, la photographie m’a permis de renouer avec cette passion.

En quoi la photographie d’architecture est-elle différente ?
La photographie d’architecture répond à des règles relativement strictes. Le photographe doit notamment respecter les perspectives, contrôler les lignes, maîtriser la lumière et produire des fichiers suffisamment détaillés.
Par conséquent, le processus de création devient plus lent et plus méthodique. Cette manière de travailler me convient particulièrement bien.
Avant de déclencher, j’observe longuement le lieu. Je vérifie chaque élément du cadre et j’attends le moment où la lumière correspond à l’atmosphère recherchée.
Quels photographes et artistes t’inspirent ?
L’architecture, le design et le cinéma influencent directement mon travail. Je m’intéresse aussi à la manière dont d’autres photographes représentent les espaces construits.
Les intérieurs de Candida Höfer et les théâtres de Hiroshi Sugimoto ont notamment inspiré mes séries consacrées aux bibliothèques et aux églises modernes.
J’apprécie également le travail de Thomas Struth, Edward Burtynsky, Michael Wolf, Joel Sternfeld et Mitch Epstein. Chacun propose une manière particulière d’observer l’architecture, le paysage ou les transformations de nos environnements.

Les conseils à retenir pour photographier une bibliothèque
Le travail de Thibaud Poirier montre qu’une photographie d’architecture réussie repose autant sur la préparation que sur le matériel.
- demander les autorisations suffisamment tôt ;
- étudier l’orientation et la lumière naturelle du bâtiment ;
- utiliser un trépied stable ;
- contrôler précisément les lignes verticales ;
- observer les matériaux et les détails architecturaux ;
- attendre que l’espace soit suffisamment calme ou vide ;
- construire une image qui raconte l’histoire du lieu.
Enfin, le photographe doit conserver sa propre sensibilité. Une image techniquement parfaite ne suffit pas si elle ne transmet aucune atmosphère.
FAQ sur Thibaud Poirier et la photographie de bibliothèques
Qui est Thibaud Poirier ?
Thibaud Poirier est un photographe parisien spécialisé dans la photographie d’architecture et d’intérieur. Son travail explore notamment les bibliothèques, les bâtiments culturels et les espaces contemporains.
Pourquoi photographie-t-il des bibliothèques ?
Les bibliothèques lui permettent d’explorer la relation entre les livres, la transmission du savoir, l’architecture et la lumière. Chaque bâtiment raconte également l’époque et le contexte culturel dans lesquels il a été construit.
Quel matériel utilisait-il lors de l’interview ?
En 2021, Thibaud Poirier indiquait utiliser un Sony Alpha 7R IV, des objectifs Canon TS-E de 17, 24 et 50 mm, un trépied Manfrotto 055 en carbone et une rotule micrométrique.
Pourquoi utiliser un objectif à décentrement ?
Un objectif à décentrement aide à préserver les lignes verticales et à corriger la perspective. Il se révèle donc particulièrement utile pour photographier des bâtiments et des intérieurs.
Quelle fut la première bibliothèque photographiée dans cette série ?
Thibaud Poirier explique avoir commencé la série à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, qu’il considère comme l’une des plus belles salles de lecture de Paris.
Comment photographier une bibliothèque vide ?
Il faut contacter l’établissement, obtenir une autorisation et préparer la séance en dehors des heures d’ouverture. Le photographe doit également anticiper la lumière et déterminer précisément les points de vue souhaités.
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Photographies : Thibaud Poirier.
Interview initialement publiée le 6 octobre 2021 et mise à jour le 2807/2026 par Enzo de l’équipe PROPHOT.

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