Pourtant, le projet ne reposait pas sur un scénario défini à l’avance. Juan Jerez a d’abord accumulé des images spontanées, souvent sans les regarder immédiatement. Ensuite, l’exploration de ses archives a révélé des gestes, des attitudes et des silhouettes qui semblaient se répéter.
Dans cette interview, il revient sur la naissance de la série, son rapport aux souvenirs, son passage du reflex aux appareils Fujifilm et sa manière de photographier discrètement dans la rue.

Comment est née la série de photographie de rue Traslato ?
Pendant cinq ans, Juan Jerez parcourait chaque jour la rue de la Roquette pour rejoindre son studio. Le trajet représentait environ 1,5 kilomètre entre son domicile et son lieu de travail.
Au fil de ces déplacements, il a commencé à photographier les passants. Cette pratique est progressivement devenue un rituel. Il observait une attitude, un vêtement, une lumière ou un mouvement, puis déclenchait rapidement.
La plupart du temps, il transférait simplement les fichiers sur un disque dur à la fin de la journée. Il ne réalisait pas toujours une sélection et ne cherchait pas encore à organiser les images dans une série.
Cependant, ses archives ont continué à grandir. Après plusieurs années, Juan a compris que cette accumulation contenait peut-être un projet plus vaste.
Une série photographique découverte par hasard
Un jour, Juan Jerez a photographié une jeune femme aux cheveux rouges qui transportait ses courses. Son attitude lui semblait étrangement familière.
Il a alors recherché cette sensation dans ses archives. Cinq mois auparavant, presque au même endroit, il avait photographié une autre femme avec une couleur de cheveux, une posture et un sac similaires.
Pourtant, les deux personnes n’avaient pas le même âge. Présentées ensemble, les images pouvaient évoquer une mère et sa fille ou la même personne photographiée à vingt années d’intervalle.
Cette découverte a changé sa manière de regarder ses fichiers. Juan ne recherchait plus uniquement les meilleures photographies prises séparément. Il cherchait désormais des correspondances.
Peu à peu, des répétitions sont apparues :
- des gestes presque identiques ;
- des regards dirigés dans la même direction ;
- des vêtements ou des couleurs similaires ;
- des silhouettes qui se répondent ;
- des objets portés de la même manière ;
- des scènes éloignées dans le temps, mais proches visuellement.
Ainsi, la série Traslato a pris forme après la prise de vue. Le montage et l’exploration des archives ont transformé une pratique quotidienne en véritable projet photographique.

Pourquoi les archives jouent-elles un rôle essentiel dans Traslato ?
Les photographies de la série n’ont pas été réalisées pour répondre à une liste ou à un scénario précis. Juan Jerez ne demandait pas aux passants de reproduire un mouvement et ne cherchait pas volontairement les mêmes situations.
Le hasard occupait donc une place centrale au moment du déclenchement. En revanche, la construction finale du projet demandait un important travail de sélection.
En examinant ses archives, le photographe pouvait comparer des milliers d’images réalisées sur plusieurs années. Il identifiait alors des similitudes invisibles au moment de la prise de vue.
Cette démarche montre qu’une photographie peut acquérir un nouveau sens lorsqu’elle rejoint une autre image. Prise séparément, elle documente un instant. Placée dans une paire ou une séquence, elle raconte également le passage du temps.
Construire un projet photographique après la prise de vue
Un projet peut donc naître au moment du classement plutôt qu’au moment du déclenchement. Pour cela, le photographe doit prendre le temps de revenir régulièrement sur ses anciens fichiers.
Des images jugées ordinaires plusieurs années auparavant peuvent devenir importantes lorsqu’elles rejoignent une série cohérente.
Par conséquent, l’archivage ne constitue pas seulement une étape technique. Il participe aussi pleinement au processus créatif.
La photographie comme lien entre le temps et la mémoire
Juan Jerez entretient un rapport particulier avec le temps, les souvenirs et les lieux. Il a vécu dans trois pays et cinq villes différentes. Sa mémoire se compose donc d’espaces géographiquement éloignés.
Grâce à la photographie, il peut créer des liens entre ces endroits et retrouver certaines sensations. Une couleur, une posture ou une lumière peut rappeler une scène passée, même lorsque les personnes et les villes diffèrent.
Dans Traslato, la répétition visuelle brouille également la chronologie. Deux images séparées par plusieurs mois semblent parfois appartenir au même instant.
Le projet évoque ainsi la manière dont la mémoire fonctionne. Elle ne conserve pas chaque événement dans un ordre parfait. Au contraire, elle rapproche des fragments, oublie certains détails et crée de nouvelles associations.
« La photographie me permet de trouver des chemins et des liens qui relient ces endroits éloignés. »

Quel matériel Juan Jerez utilisait-il pour la série Traslato ?
Le matériel utilisé pendant le projet a évolué au fil des années. Juan Jerez a d’abord travaillé avec un Nikon D750, un appareil reflex plein format.
Ce boîtier lui apportait une bonne qualité d’image. Cependant, son encombrement et le bruit du mécanisme reflex compliquaient sa recherche de discrétion dans la rue.
Il s’est donc progressivement tourné vers des appareils Fujifilm plus compacts. Lors de l’interview initialement publiée en 2021, il citait notamment :
- le Fujifilm X-Pro2 ;
- le Fujifilm X100F ;
- le Fujifilm X-Pro3.
Ces appareils sans miroir lui permettaient de transporter plus facilement son équipement. De plus, leur format plus discret attirait moins l’attention dans l’espace public.
Pourquoi utiliser des focales fixes de 35 mm et 50 mm ?
Malgré les changements de boîtiers, Juan Jerez a conservé une habitude constante : travailler principalement avec deux focales fixes, un 35 mm et un 50 mm.
Une focale fixe ne permet pas de modifier le cadrage en tournant une bague de zoom. Le photographe doit donc se déplacer ou anticiper la distance qui le séparera du sujet.
Cependant, cette contrainte devient un avantage avec l’expérience. En utilisant régulièrement la même focale, Juan peut prévoir le cadrage avant même de porter l’appareil à son œil.
Le 35 mm offre un angle suffisamment large pour intégrer l’environnement autour d’un passant. À l’inverse, le 50 mm permet de resserrer davantage la composition et d’isoler certaines attitudes.
Les focales fixes apportent aussi plusieurs bénéfices en photographie de rue :
- un équipement plus léger ;
- un appareil souvent plus discret ;
- une grande ouverture selon l’objectif ;
- une meilleure connaissance de son cadre ;
- une cohérence visuelle entre les photographies ;
- moins d’hésitation au moment de déclencher.

Pourquoi photographier avec l’appareil placé à hauteur du bassin ?
Pour préserver la spontanéité des scènes, Juan Jerez cherche à ne pas attirer l’attention au moment du déclenchement.
Il réalise donc une partie de ses images avec l’appareil placé à hauteur du bassin. Cette position lui permet de photographier sans porter systématiquement le viseur à son œil.
La méthode demande néanmoins beaucoup de pratique. Le photographe doit anticiper plusieurs éléments :
- la distance entre l’appareil et le sujet ;
- la largeur du cadrage ;
- la position probable de la personne dans l’image ;
- la mise au point ;
- la lumière disponible ;
- le moment exact du déclenchement.
Grâce à son utilisation régulière des mêmes focales, Juan connaît précisément leur angle de champ. Il peut donc construire son cadre sans regarder constamment l’écran ou le viseur.
Préserver le naturel de l’instant
La présence visible d’un appareil modifie parfois le comportement d’une personne. Le passant peut regarder l’objectif, ralentir ou changer immédiatement d’attitude.
En travaillant rapidement et discrètement, Juan cherche à conserver le mouvement initial. Son objectif consiste à saisir une posture ordinaire avant qu’elle ne se transforme en pose.
Toutefois, la discrétion ne dispense pas le photographe d’adopter une démarche respectueuse. Il doit tenir compte du contexte, de la personne photographiée et des conditions de diffusion des images.
Comment Juan Jerez est-il arrivé à la photographie ?
Avant de devenir photographe, Juan Jerez s’est longuement intéressé aux images à travers l’histoire de l’art et l’architecture.
Pendant ses études d’histoire de l’art à Grenade, il observait de nombreuses reproductions de tableaux. Il s’intéressait particulièrement à leur capacité à transmettre immédiatement une émotion ou une idée.
Peu à peu, il a appris à lire une image à travers :
- les ombres et les lumières ;
- les volumes ;
- les éléments visibles ;
- les parties volontairement laissées hors du cadre ;
- les relations entre les personnages ;
- le rythme de la composition.
Il comprenait déjà ce langage visuel, mais ne possédait pas encore l’outil qui lui permettrait de l’utiliser personnellement.
Ensuite, Juan s’est installé à Rome pour étudier l’architecture. Il a alors découvert la photographie comme moyen d’expression.
Grâce à l’appareil, la réalité quotidienne est devenue pour lui une source d’images en constante évolution. Il pouvait enfin utiliser les ombres, les lumières et les cadrages pour construire son propre langage.
C’est également à cette période qu’il a compris que sa place préférée se trouvait derrière l’appareil photo.

Quels artistes inspirent Juan Jerez ?
Les références de Juan Jerez viennent de plusieurs disciplines. Le cinéma, la peinture et la photographie nourrissent ensemble son regard.
Ses influences cinématographiques
Juan cite notamment les réalisateurs Michelangelo Antonioni et Federico Fellini. Leurs films accordent une place importante à la composition, aux décors, au temps et aux comportements humains.
Ses influences picturales
La peinture de Diego Velázquez, du Caravage et de Titien participe également à sa culture visuelle. Le traitement de la lumière, des ombres et des personnages rejoint plusieurs préoccupations présentes dans son travail photographique.
Les photographes qui nourrissent son regard
Juan Jerez s’intéresse notamment au travail de :
- Irving Penn ;
- Walker Evans ;
- Garry Winogrand ;
- Sergio Larraín ;
- Chema Madoz ;
- Raymond Depardon ;
- Harry Gruyaert ;
- Jack Davison ;
- Elizaveta Porodina.
Ces références restent variées. Pourtant, elles partagent souvent une attention particulière à la lumière, à la composition et à la présence humaine.
Comment créer sa propre série de photographie de rue ?
L’expérience de Juan Jerez montre qu’un projet ne nécessite pas toujours un concept entièrement défini avant la première image.
Vous pouvez commencer par photographier régulièrement un même lieu, un trajet ou un quartier. Ensuite, les répétitions et les thèmes apparaîtront progressivement.
Choisir un territoire limité
Travailler dans une zone précise aide à approfondir le sujet. Juan a photographié pendant plusieurs années le même trajet rue de la Roquette.
Grâce à cette régularité, il pouvait observer les variations de lumière, les habitudes des passants et les transformations du quartier.
Photographier régulièrement
Une série se développe rarement en une seule journée. La répétition permet d’accumuler des images et d’améliorer progressivement sa capacité d’observation.
Même une courte promenade peut devenir productive lorsqu’elle se répète plusieurs fois par semaine.
Conserver aussi les images imparfaites
Une photographie qui semble secondaire aujourd’hui peut devenir importante plus tard. Évitez donc de supprimer trop rapidement les fichiers qui possèdent une attitude, une couleur ou une situation intéressante.
Revenir régulièrement dans ses archives
Le temps modifie notre regard. Une image ignorée au moment du transfert peut apparaître beaucoup plus forte plusieurs mois après.
Organisez donc plusieurs sessions de sélection espacées dans le temps.
Rechercher des correspondances
Comparez les gestes, les formes, les couleurs et les directions de regard. Deux photographies moyennes prises séparément peuvent former un ensemble beaucoup plus intéressant.
Construire une séquence
Après avoir sélectionné les images, testez plusieurs ordres. La première photographie doit donner envie d’entrer dans le projet, tandis que la dernière doit laisser une impression durable.
Comment organiser ses archives photographiques ?
Un classement rigoureux facilite la construction d’une série sur plusieurs années. Sans organisation, certaines images risquent de rester invisibles dans des dossiers difficiles à explorer.
Une méthode simple peut suivre ces étapes :
- Créer un dossier principal pour chaque année.
- Classer ensuite les images par date et par lieu.
- Ajouter des mots-clés liés aux couleurs, gestes ou situations.
- Attribuer une première note aux photographies intéressantes.
- Créer une collection dédiée au projet en cours.
- Tester plusieurs paires et plusieurs séquences.
- Sauvegarder les fichiers sur plusieurs supports.
De plus, les planches-contact facilitent la comparaison entre de nombreuses images. Elles permettent d’identifier rapidement les répétitions et les correspondances.
Enfin, évitez de conserver votre archive sur un seul disque. Une copie locale et une seconde sauvegarde séparée réduisent le risque de perdre plusieurs années de travail.
Quelle place accorder au hasard en photographie de rue ?
La rue reste imprévisible. Le photographe ne contrôle ni les passants, ni les gestes, ni tous les changements de lumière.
Pourtant, il peut préparer son regard. En connaissant son appareil et sa focale, il réagit plus rapidement lorsqu’une situation intéressante apparaît.
Le hasard fournit donc la scène, tandis que l’expérience aide à la reconnaître. Ensuite, le travail d’édition transforme ces instants isolés en récit cohérent.
Dans le cas de Traslato, cette combinaison entre hasard et sélection constitue le cœur du projet.

Que devient aujourd’hui le travail de Juan Jerez ?
Depuis la publication initiale de cette interview, Juan Jerez poursuit son activité professionnelle à Paris.
Son portfolio actuel présente notamment des projets consacrés à l’architecture, aux intérieurs, aux institutions et au portrait. Son expérience de la photographie de rue reste néanmoins visible dans son attention aux personnes, aux espaces et aux détails du quotidien.
Cette évolution montre également qu’une pratique personnelle peut nourrir des commandes professionnelles. L’observation, la composition et la maîtrise de la lumière restent utiles dans tous les domaines photographiques.
FAQ sur Juan Jerez et la série Traslato
Qui est Juan Jerez del Valle ?
Juan Jerez est un photographe professionnel basé à Paris. Son travail couvre notamment l’architecture, le portrait, les espaces urbains et les projets documentaires.
Qu’est-ce que la série Traslato ?
Traslato est une série de photographies de rue réalisées pendant plusieurs années à Paris. Juan Jerez a construit le projet en rapprochant des images présentant des gestes, des couleurs ou des attitudes similaires.
Où les photographies de Traslato ont-elles été réalisées ?
Juan Jerez a réalisé une grande partie des images pendant son trajet quotidien rue de la Roquette, dans le 11e arrondissement de Paris.
Combien de temps a duré le projet ?
Le photographe a accumulé des images pendant environ cinq ans avant de découvrir progressivement les correspondances qui structurent la série.
Quel appareil Juan Jerez utilisait-il ?
Les premières photographies ont été réalisées avec un Nikon D750. Par la suite, il a utilisé des appareils Fujifilm plus compacts, notamment les X-Pro2, X100F et X-Pro3.
Quelles focales utilisait-il pour la photographie de rue ?
Juan Jerez travaillait principalement avec deux focales fixes : un 35 mm et un 50 mm.
Pourquoi photographiait-il à hauteur du bassin ?
Cette position lui permettait de rester discret et de préserver le naturel des attitudes. Sa connaissance des focales fixes l’aidait à cadrer sans regarder constamment dans le viseur.
Comment transformer des archives en série photographique ?
Classez les images, ajoutez des mots-clés puis recherchez des répétitions de gestes, de couleurs ou de situations. Testez ensuite plusieurs associations et plusieurs ordres.
Une série doit-elle être définie avant de commencer à photographier ?
Non. Comme le montre Traslato, un projet peut émerger après la prise de vue grâce à l’exploration des archives et au rapprochement d’images réalisées sans intention commune.
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Photographies : Juan Jerez del Valle.
Portfolio actuel :
Juan Jerez Studio
Instagram :
@juanjerez
Interview initialement publiée le 7 avril 2021 et mise à jour le 28/07/2026 par ENZO de l’équipe PROPHOT.

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